Éditorial

« Amour-haine »

Les marionnettes, si on peut les haïr, c’est qu’on peut les aimer follement, qu’on les aime profondément. Lorsqu’on a compris qui était vraiment Guignol le révolté de la Croix-Rousse, et qu’on le voit finir sa vie dans les squares, réduit à une pauvre animation avec dialogues enregistrés pour enfants désœuvrés. Lorsqu’on rencontre au musée son fier cousin méditerranéen du théâtre d’ombres Karagheuz qui depuis des siècles lutte bravement contre les puissants.

Lorsqu’on se souvient avoir vu défiler les grandes poupées poétiques et militantes du Bread and Puppet de Peter Schuman dans les avenues des villes américaines, au temps de la guerre au Viêt-nam.

On ne va pas ici expliquer en quoi la connaissance de l’art de la marionnette est indispensable à notre compréhension de ce qu’est vraiment le théâtre. Il suffit
de lire les passionnants ouvrages de Didier Plassard L’Acteur en effigie et Les Mains de lumière1 pour comprendre à quel point le théâtre a régulièrement besoin de retrouver son fonctionnement le plus intime en retournant à cette source vive.

L’œuvre de Tadeusz Kantor en est la preuve fulgurante : lorsqu’on retourne à la source indistincte où les objets et les êtres vivent ensemble dans le monde de l’ima-ginaire, il y a, dans cette rencontre entre l’acteur,
le peintre et l’objet, quelque chose qui va beaucoup
plus loin que le simple processus théâtral.
Une forme contemporaine qui retrouve la puissance
de très anciens rituels, qui traverse simultanément notre être à différents niveaux : l’esprit, les sens,
la mémoire, l’intime et le collectif.

La marionnette, lorsqu’elle échappe aux réductions qu’on veut lui faire subir, lorsqu’elle résiste victorieusement à l’infantilisation et à l’esthétisation, reste
la preuve, le témoin vivant des deux sources essentielles du théâtre, spirituelle et politique. Ilka Schönbein que j’ai connue dans la rue terrifiant magnifiquement les enfants avec des histoires de mort et de naissance montre ça aujourd’hui.

Pour comprendre à quel point cet art répond d’un fonctionnement archaïque de l’esprit humain, qui, pour échanger avec l’autre, s’invente, comme le font toujours les enfants, des truchements sur lesquels il projette, auxquels il confie des fantasmes sur quoi il peut alors agir, il suffit de relire Donald W. Winnicott2.

Comme l’a écrit Artaud, c’est l’une des sources les plus importantes du théâtre et par conséquent l’un des outils de sa réinvention. Et cet art se réinvente, par exemple (notable) avec l’incroyable travail du grand Neville Tranter qui joue actuellement Schicklgruber, une pièce sur Adolf Hitler. Il se réinvente dans la rue avec Germain Lenain, cousin de Guignol et de Karagheuz inventé par Les Mille et une vies, qui parle aux enfants et aux autres de politique et de mondialisation dans les squares et les cités du Nord.

Il se réinvente avec Ches Panses vertes (que nous évoquerons dans le prochain numéro de Cassandre), la troupe de Sylvie Baillon, qui, en partant d’une tradition picarde, renouvelle le genre pour parler d’hier, d’aujourd’hui et de demain en n’évitant aucune difficulté,
en traversant sans cesse la frontière qui sépare l’acteur et l’objet. Il se réinvente depuis longtemps et en
permanence avec le travail de Jean-Pierre Lescot3,
de François Lazaro, avec celui de Pierre Blaise et
du Théâtre sans toit.
La marionnette se réinvente aussi avec des hurluberlus de génie comme Burattini, qui bouscule et enchante
les gamins de villes entières en bricolant des mythologies grandeur nature, ou en faisant déraper en direct
le Guignol conventionnel des squares jusqu’à la provocation la plus hilarante. Lequel, d’une tout autre façon,
retrouve la virulence du Guignol de la Croix-Rousse
sur les écrans désormais numériques.

C’est pourquoi, en une période où il faut tout faire pour que la vie politique de notre pays ne fasse pas de nous les marionnettes des puissants, nous avons décidé,
au fil de conversations passionnées avec notre ami Christian Chabaud, de leur consacrer un numéro de Cassandre. C’est la moindre des choses.

Nicolas Roméas

1. Didier Plassard, L’Acteur en effigie : figures de l’homme artificiel dans le théâtre des avant-gardes historiques, Charleville-Mézières, éditions de l’Institut international de la marionnette/Lausanne, L’Âge d’homme, 1992.
Didier Plassard (dir.), Les Mains de lumière : anthologie des écrits sur les arts de la marionnette, Charleville-Mézières, éditions de l’Institut international de la marionnette, 1996.
2. Donald W. Winnicott, De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969.
3. Compagnie des Phosphènes – 9, rue Pasteur 94120 Fontenay-sous-Bois.