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Je hais les marionnettes

Printemps 2007

Éditorial

PANORAMIQUE

  • p.7 « Ils en ont parlé »/Valérie de Saint-Do

CHANTIER > POUPÉES ET OBJETS

  • p.13 Un théâtre de la cruauté/Entretien avec Neville Tranter
  • p.14 Je me souviens de la marionnette/Christian Chabaud
  • p.18 Bref glossaire marionnettique/Christian Chabaud
  • p.20 Mais qu’est donc Guignol devenu ?/Annabelle Weber
  • p.20 L’Œil noir/Entretien avec Evgenios Spatharis
  • p.26 Surmonter l’estocade franquiste/Entretien avec Jaume Policarpo
  • p.28 Pinochet chez les Lilliputiens/Entretien avec Jaime Lorca
  • p.30 L’empire de la marionnette/Entretien avec Lucile Bodson
  • p.34 De l’artisanat à l’institution/Entretien avec Monique Scheigam
  • p.37 En quête d’abri/Entretien avec Isabelle Bertola
  • p.42 Le bras de Pinocchio/Christian Chabaud

p.46 Chiffons de ma chair/Entretien avec Ilka Schönbein

  • p.50 Une pensée itinérante/Jérôme Robert
  • p.52 Pantin ou interprète/Entretien avec François Lazaro
  • p.57 Scènes buissonnières/Samuel Wahl
  • p.58 Inquiétante étrangeté des objets silencieux/Valérie de Saint-Do
  • p.60 Des Petites affaires aux Mille et une Vies/Olivier Claude
  • p.62 Éloge de l’action/Tanguy Fablet
  • p.63 On achève bien les Marios/Marc Tamet
  • BRÈVES HISTOIRES DE MARIOS


AGORA

  • p.66 De la lâcheté en peinture/Jean-Paul Gavard-Perret
  • p.67 La culture n’est pas une marchandise/Serge Chaumier

HORSCHAMP


VU DE FACE

  • p.72 Le huis-clos de la francophonie/Entretien avec Koffi Kwahulé


LIBRES ÉCHANGES

  • p.76 Passages, transmission/Entretien avec Khalid Tamer


SI LOIN SI PROCHE

  • p.80 Un théâtre tranquille/Entretien avec Oriza Hirata
  • p.83 Kebab ? Chiche !/Entretien avec Gianina Carbunaria


p.85 CHRONIQUE DU THÉÂTRE ORDINAIRE
/Bruno Boussagol

VILLES ET FESTIVALS

  • p.86 Donde esta la movida ?/Thomas Hahn
  • p.89 Agir par le théâtre/Laurent Poncelet


p.91 NOTULES HÂTIVES

p.92 SENS DESSUS DESSOUS/Joël Kerouanton

PARTI PRIS

  • p.94 Lueurs dans la morosité théâtrale/Marc Tamet

ÉCRIT

  • p.97 Jean Duvignaud rêveur d’Antigone/Serge Chaumier

p.99 PETITES THÉORIES JETABLES/Jacques Livchine

p.100 Dominique Brodin nous manque

MAIS QU’EST DONC GUIGNOL DEVENU ?

Impossible d’échapper à Guignol lorsqu’on se bambane dans les ruelles du Vieux-Lyon. Devantures de magasins pour touristes, bouchons, peintures murales… la marionnette de Mourguet est partout ! Ambassadeur international de la capitale des Gaules, Guignol se mange à toutes les sauces, pourvu qu’elles soient lucratives. Annexé par les commerçants, le symbole Guignol représente authenticité et tradition lyonnaises. Ses spectacles, en revanche, se traînent une image vieillotte. « Guignol ? C’est ringard ! C’est pour les gones2. » Jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle pourtant, le théâtre de Guignol connut un immense succès à Lyon et au-delà. Outre sa fonction divertissante, il tenait lieu de gazette aux canuts illettrés. Personnage proche du peuple et de ses aspirations, il informe et proteste, ce qui lui valut notamment d’essuyer les foudres de l’administration du second Empire. C’est cette figure de Guignol qu’entend défendre la Compagnie des Zonzons, qui anime depuis 1998 le Théâtre Le Guignol de Lyon.

Pour la petite histoire

La légende raconte que Laurent Mourguet, canut au chômage, décida, pour gagner sa vie, de se faire arracheur de dents – nul diplôme n’était alors exigé pour exercer ce métier – et de vendre ensuite, très cher, des remèdes pour soulager les douleurs. Pour attirer les chalands, il installe à côté de son fauteuil un petit théâtre où
il manipule la marionnette à gaine, le burattino italien, et présente des classiques de la commedia dell’arte. Quelques années plus tard,
il abandonne les dents pour se consacrer uniquement à son art. Lambert Grégoire Ladré, plus connu sous le nom de père Thomas,
le rejoint alors. Les deux compères rencontrent ensemble un franc succès auprès d’un large public, tant populaire que bourgeois. Le père Thomas, célèbre à Lyon pour ses talents d’amuseur public, se tient debout devant le castelet, joue du violon, improvise des chansons
et dialogue avec les marionnettes. Malheureusement, son amour immodéré du beaujolais entrave la relation entre les deux hommes, qui finissent par se séparer. Cette rupture laisse un grand vide.
Qu’à cela ne tienne ! Laurent Mourguet sculpte une marionnette à
l’effigie du père Thomas. Ainsi naquit Gnafron, personnage rustre, bavard et obsédé par la bouteille. Plus tard, Mourguet invente
un second personnage : Guignol, son porte-parole. Bien que contestée, la date de naissance officielle de la marionnette remonterait à 1808. Sculptée à son image, celle-ci parle aux gens de ce qui les concerne directement : leur vie, leurs problèmes, leurs métiers… Mourguet se produit à Lyon et dans les vogues4 des villages alentour. Pour l’assister, il embauche les membres de sa famille. La dynastie Mourguet tiendra d’ailleurs les rênes du Théâtre Le Guignol jusqu’en 1991 !
Dans les années 1830, Guignol s’installe dans les cafés-théâtres lyonnais et va y connaître son heure de gloire. Le public, populaire,
se compose majoritairement de canuts et de journaliers qui, le soir, viennent à guignol pour se tenir informés de l’actualité. La marionnette, protestataire, porte leurs aspirations et leurs espérances, ce qui ne manqua pas d’agacer l’administration du second Empire. Sans toutefois les interdire officiellement, les sbires de Napoléon III firent
en sorte d’empêcher l’ouverture de nouveaux cafés-théâtres présentant des pièces « à la Guignol » et imposèrent des règles d’horaires et de sécurité très strictes. Parallèlement, Guignol s’est déplacé et s’est taillé une réputation enviable, à travers la France et à l’étranger. Alors même qu’il est surveillé comme de l’huile sur le feu à Lyon, il est
présenté aux Tuileries devant le Tout-Paris ! Ce Guignol, cependant,
est bien loin du Guignol populaire lyonnais. Il ne défend plus les canuts – les bourgeois s’en moquent ! – et perd son parler lyonnais.
À la fin du XIXe siècle, la clientèle populaire lyonnaise délaisse peu
à peu le théâtre de Guignol pour être remplacée par des bourgeois curieux et des intellectuels. C’est à ce moment précis que des journalistes, désireux de redorer le blason de leur ville, comprennent le rôle que la marionnette peut jouer pour son rayonnement. Guignol devient symbole et, de fait, se fige. On en vient peu à peu à oublier son rôle social et on le cantonne à l’amusement

« ILS EN ONT PARLÉ… »

Élections présidentielles françaises 2007

Si nous disséquons les programmes culturels des candidats à l’élection présidentielle, ce n’est pas uniquement pour illustrer notre titre, « Je hais les marionnettes ! » L’Appel lancé par Cassandre s’inquiétait, dès fin octobre 2006, de l’absence d’un véritable débat public sur la place de l’art et de la culture dans le cadre de la campagne électorale française. Faut-il nous flatter d’avoir été entendus (avec d’autres, dont Pascale Ferran en particulier) ? Mi-mars – à défaut de programmes solides et d’une réflexion approfondie -, des prises de position ont commencé à émerger sur le sujet. Certains candidats ont enfin prononcé le mot tabou. Il serait illusoire d’accorder un grand crédit aux promesses préélectorales, mais il est néanmoins important que cette question résonne dans l’espace médiatique et soit présente dans les conversations qui nourrissent nos réflexions collectives. C’est pourquoi nous avons exceptionnellement décidé de substituer à la parole du « grand témoin » qui ouvre habituellement la revue une tentative de décryptage – non exhaustif – sur ce thème.}} }

Précautions oratoires

À l’heure précise où s’écrivait cet article (J -39 du premier tour de l’élection présidentielle), les parrainages des candidatures n’étaient pas totalement clos. Et après un long silence, les candidats dit « grands » commençaient tout juste à s’exprimer sur la culture.
Il faut dire que les médias audiovisuels n’avaient jusque-là pas cru nécessaire de les interroger sur un sujet réputé peu porteur. Aux diverses rencontres organisées par des artistes et acteurs culturels,
par exemple au Théâtre de l’Est Parissien ou au Théâtre de la Commune, les candidats avaient choisi de déléguer des représentants supposés spécialistes de la question – et rarement vraiment convaincants, à l’exception notable de Marie-George Buffet, efficacement cornaquée par le Collectif
culture du PC, et de Dominique Voynet, qui bénéficie d’une conseillère éclairée en la personne de Marie-Christine Blandin.
Quant au Front national, chacun sait que les attaques populistes contre les formes contemporaines, qui ne sont pas sans rappeler la stigmatisation de « l’art dégénéré » de sinistre mémoire, font partie
de son fonds de commerce.
Les autres candidats se sont réveillés peu à peu. François Bayrou
a dégainé le premier au Sénat ; Ségolène Royal s’est exprimée au gymnase Japy le 12 mars, face à un auditoire d’artistes et d’intellectuels engagés à la soutenir, et a annoncé la divulgation de son projet culturel le 26 mars à Nantes (non sans en avoir livré les grands axes aux Inrockuptibles). Le 13 mars à Besançon, Nicolas Sarkozy se coulait dans le rôle d’avocat passionné (auquel il tentait de donner une tonalité « malrucienne ») de la transmission des « grandes » œuvres.
Face à ces expressions, pour la plupart très tardives à nos yeux, il
a fallu pêcher des informations dans les programmes des partis, où
le « volet culture », lorsqu’il existe, est d’une maigreur inquiétante.
Plusieurs de nos confrères – Télérama, La Croix, Le Monde – ont tenté de sonder les candidats sur ce sujet. Mais leur spectre très large d’interrogations – qui s’attachent surtout à ce qui est immédiatement perceptible et qui embrassent l’audiovisuel, les industries culturelles
et la question du numérique – laisse dangereusement sans réponse
des questions essentielles.
Ces questions qui, depuis ses débuts, préoccuppent Cassandre, nos lecteurs les connaissent bien :

  • le maintien et le renforcement du service public de la Culture construit en France après la Seconde Guerre mondiale.
  • le combat pour une action artistique qui transcende les clivages entre les amiraux « créateurs » et les humbles soutiers de « l’action culturelle ».
  • la prise en compte des expressions artistiques nées dans ce que l’on appelle communément les « marges ».
    Questions qui peuvent être résumées par la belle formule d’Hannah Arendt, plus tard reprise par Jacques Rancière : le partage du sensible.
    Cet article ne vise pas une comparaison exhaustive des programmes : il braque le projecteur sur ce qui nous semble fondamental.

Ils en parlent, mais comment ?

Au fond, l’informulé, voire l’impensé des questions sur la culture, réside en cette simple question : « Considérez-vous fondamental que
la France continue à apporter un soutien public à la culture,
à la création et à la circulation de l’art, comme elle l’a fait ces
cinquante dernières années ? » Et, bien évidemment, car il ne s’agit pas uniquement ici de préserver des acquis : « Souhaitez-vous que notre pays actualise et accroisse l’action de ce service public, de façon à
ce qu’il puisse devenir un exemple pour d’autres ? »
Questions dont le corollaire, malgré les modifications de fonctionnement imposées par l’actuelle décentralisation, reste évidemment
le devenir du ministère de la Culture, la définition de ses objectifs, de ses modes de décision et de ses moyens.
Il serait naïf d’imaginer que la réponse va de soi. Comme dans beaucoup d’autres domaines, la remise en question de l’existence même
de ce ministère n’est plus aujourd’hui un sujet tabou. Le Pen annonce clairement son intention de le rebaptiser « ministère des Beaux-Arts », régressant à l’ère pré-Malraux.
Déplorant la fracture entre Culture et Éducation nationale, la convention UMP sur la Culture annonçait clairement sa volonté de les réunir dans un seul ministère. Proposition à laquelle, selon le député Dominique Paillé, envoyé en pompier dans le débat au Théâtre de l’Est parisien, le ministre-candidat aurait finalement renoncé, face à l’inquiétude exprimée par la profession.
Qu’en serait-il dans un gouvernement réduit à quinze ministères ?
On peut aussi s’inquiéter de l’audience dangereusement complaisante dont bénéficie Frédéric Martel (auteur du très « tendance »
De la culture en Amérique) dans les rangs socialistes. Dans Libération, il vitupère la centralisation, le rôle de l’État central et déconcentré, prône la supression des Drac et la substitution « de la défiscalisation à la subvention ».
Il suffit pourtant de se pencher sérieusement sur la question pour le constater : la carrière mondiale des plus grands parmi les artistes nord-américains du théâtre et de la danse de ces deux dernières décennies a largement été soutenue par des subventions européennes, notamment françaises…
Faut-il être rassuré à la lecture des professions de foi des uns et des autres ? Chacun y défend des positions de principe et se fait une gloire de placer la culture « au cœur de son projet ». La gauche ne peut pas se penser sans la culture, « ne doit cesser de parler culture, de penser la culture, de vouloir la culture », affirme Ségolène Royal, tandis que le programme affiché par Dominique Voynet veut « reconnaître l’empreinte culturelle de toutes les politiques publiques ». Mais de quelle culture est-il ici question ? De celle qui souhaite « équilibrer
le capitalisme » et faire que « la France soit de nouveau une terre qui brille » ou celle qui se veut « une dimension essentielle
de l’épanouissement des êtres humains, du côté de l’être et non de l’avoir » ? La culture conçue comme une forteresse contre les influences étrangères, ou celle qui penche du côté de la pensée du grand Édouard Glissant : « En échangeant avec l’autre, je peux me changer sans me perdre ni me dénaturer pour autant » ?

La tyrannie du prétendu « réalisme » économique

Au-delà des déclarations quasi-unanimes sur le refus de laisser l’art et la culture en pâture au marché, quels sont les dispositifs réels de soutien à la création et d’accès aux outils de la création qui peuvent contrecarrer l’hégémonie marchande ? Et selon quels critères ces soutiens sont-ils affectés ?
Cassandre l’a toujours affirmé et répété : jamais les moyens budgétaires ne suffisent à eux seuls à caractériser une volonté politique. Mais, inversement, on ne peut non plus se contenter de se payer
de mots et de grandes déclarations sans examiner les moyens réels
que les uns et les autres promettent de consacrer à leur politique
culturelle.
En 2007, l’aune du 1 % du budget de l’État – si souvent grignoté – n’est plus obligatoirement une référence pertinente, sachant que le budget du ministère de la Culture est nettement inférieur à l’investissement des collectivités territoriales.
N’empêche, le symbole reste vivace.
L’UMP parle de le sanctuariser sans toucher au périmètre des activités financées, « mais en diminuant les budgets de fonctionnement de l’administration ». Ségolène Royal annonce sa volonté de revenir au plus haut étiage des gouvernements de gauche précédents… soit le fameux 1 % qui, pour Dominique Voynet, « constitue un plancher ».
De manière générale, face à aux snipers comptables des médias
toujours prêts à sortir l’arme fatale de l’endettement « insupportable » de la France, l’UMP, le PS et l’UDF se montrent extrêmement prudents.
L’époque n’est plus aux grands travaux pharaoniques d’un président monarque. Le rôle de l’État est défendu par principe, mais le constat sous-jacent et récurrent est qu’il faut « trouver des moyens ailleurs » (exception faite naturellement des candidats de la gauche antilibérale). Du côté de l’UMP, on encourage sans surprise le mécénat tous azimuts en y incluant l’épée de Damoclès, pour les institutions
culturelles, d’une obligation de résultats, et l’on joue sur les incitations fiscales, « pour aider au rayonnement des œuvres françaises à l’étranger ». Et même si elle affirme qu’il ne doit pas se substituer au rôle de l’État, Ségolène Royal déclare aussi que « le mécénat peut s’inscrire dans une démarche de solidarité et de citoyenneté et donc jouer un rôle dans les initiatives culturelles ». La vente de la « marque Louvre », par exemple, ne semble gêner ni l’UDF ni le PS.
Comme l’avait fait Jack Lang dès 1983, la candidate socialiste éprouve le besoin de justifier sa politique culturelle « en faisant de la culture le moteur du développement économique » (prenant au passage pour exemple Avignon et Lille 2004).
Elle ajoute, il est vrai, que l’on ne saurait se satisfaire de l’événementiel et affirme vouloir inscrire la culture dans le concept de développement durable décrit dans l’agenda 21. Mais l’argument utilitaire des « emplois culturels » reste porteur d’une confusion inquiétante entre ce qui relève des industries dites culturelles (qui loge dans le même sac les jeux vidéo) et ce qui tient de la circulation du symbolique dans une société. Quant à François Bayrou, il emploie le terme troublant, pour ne pas dire inquiétant, de « mécénat d’État », qui nous renvoie au caprice du Prince en faveur de quelques artistes d’excellence.
Les candidats que l’on dira « moins favorisés par les médias et les sondages » pour leur éviter l’épithète péjorative de « petits » se montrent plus volontaristes. Marie-George Buffet défend l’idée d’un budget porté à 1 % du produit intérieur brut – soit une augmentation de 35 % sur une mandature, à raison de 10 % par an. Proposition reprise par José Bové.

Des fonds publics, pour quel service public ?

En revendiquant cette augmentation de moyens, la candidate de la gauche antilibérale s’épargne des arbitrages conflictuels entre l’entretien de l’existant – et notamment d’institutions budgétivores – et le soutien à l’expérimentation. Oui à l’action artistique à La Courneuve ou en Limousin, mais sans désespérer le Quartz de Brest ou l’Opéra de Bordeaux. On perçoit bien que ces arbitrages sont gênants pour la gauche – à l’exception peut-être des Verts, qui parlent de « mutualisation des moyens » des institutions culturelles, tandis que la candidate socialiste indique prudemment qu’une amélioration du maillage passe par « une plus grande polyvalence des établissements existants »

UNE PENSÉE ITINÉRANTE (PIERRE BLAISE)

Les marionnettistes ont leurs figures de proue qui sont autant d’arbres qui en cachent d’autres. Il en est un dont la relative visibilité médiatique est inversement proportionnelle au talent et à la densité de réflexion : Pierre Blaise, fondateur et directeur artistique du Théâtre sans toit.

Pierre Blaise crée Le Théâtre sans toit en 1977, en sortant de « chez Dullin » où il a croisé la route de Christian Dente et son enseignement d’improvisation et de dramaturgie ainsi que celle du Théâtre de la mie de pain qui s’attache à l’usage artistique de l’espace public.
Son désir est d’« aller se faire voir dans la rue afin de se frotter à
un exercice de départ, sans avoir à franchir les étapes de la reconnaissance institutionnelle ».

« On s’aperçoit, dit-il, de la résonance sociale de ce que l’on fait au fur et à mesure, et l’on prend conscience de jouer au milieu d’un passage, un espace-temps où les gens se croisent. »
Pas de lyrisme, donc. Mais pour « attiser la curiosité avant d’espérer capter l’attention », il fallait trouver un stratagème. Masques et marionnettes se sont imposés comme les plus à même de remplir la tâche
par « leur faculté inouïe à permettre d’entrer dans un discours qui laisse la faculté d’imagination ».
Cette conception a été rendue possible grâce à sa rencontre avec
Li Tien Lu, maître de marionnettes. « La marionnette est quelque chose d’incroyable : imagine qu’elle soit constituée de miroirs. Que vois-tu ? Une partie de toi (manipulateur) et une facette de ceux qui sont devant toi (mais une partie seulement). Elle t’invite à une vision stroboscopique du monde. » Les années passent, les pairs saluent le travail et
la compagnie se professionnalise en 1984. Entendez « est accueillie sous le toit des théâtres en dur ». Ce mouvement est emblématique
de nombre de courants nés dans les années soixante-dix : pensons aux saltimbanques des Manches à balais, à ceux du Puits aux images ou
du Baron Aligre qui, au cours des années quatre-vingt, deviendront
respectivement le Cirque Plume, le Cirque baroque et le Théâtre équestre Zingaro, sous un nouveau nom mais aussi avec une toile ou un toit pour recouvrir leurs têtes.

Un travail de recherche multidirectionnel

Cela a-t-il changé la façon de travailler de l’équipe ? Pas réellement, car les valeurs de la compagnie semblent inaltérables. Sa recherche s’est affinée et n’a fait que se renforcer avec l’expérience : une réflexion spécifique sur l’adresse au jeune public, un travail artistique fondé
sur la rencontre et quelques thèmes qui jalonnent le répertoire de
la compagnie.
Le travail autour des jeunes publics aide à comprendre l’état d’esprit des compagnons. « Le théâtre pour enfants met l’accent sur
le public.

La définition du public prend le pas sur la sacro-sainte notion d’art. L’intelligence et la résistance aux influences extérieures sont nécessaires à l’exercice d’un métier qui, par ailleurs, brille en société. Ici, une remise incessante de l’ouvrage sur
le métier. Rien n’est jamais acquis, ni par notoriété ni par réputation, devant un public turbulent, peu soucieux des bienséances1. » Pour autant, « le problème de l’enfance est délicat pour le marionnettiste ». Il pose la question de « la densité suffisante pour être force d’évocation pour les enfants aussi bien que pour les adultes : ce que
la poésie parvient remarquablement à faire ». Sa solution ? S’adresser aux adultes dès le stade de l’écriture, ce qui attire l’attention puis
l’intérêt des enfants, alors symboliquement grandis.
La marionnette comme miroir permettant la « rencontre entre
des gens », voilà l’un des leitmotive de la compagnie. Le travail de création est conçu comme le fait de « rassembler des savoirs et des techniques pour aller au-delà des connaissances que ces savoirs supposent ». « Il s’agit de faire le choix de la non-ressemblance tout en créant des possibilités de projection, d’imagination. »

Pour Pierre Blaise, le terme « marionnette » désigne non seulement l’objet manipulé mais l’ensemble du dispositif. Cette définition lui a permis
d’approfondir sa recherche et de considérer comme égal l’apport
de chaque membre de la compagnie aux opérations qui président à
la création d’un spectacle. Sa démarche consiste à bâtir une proposition autonome possédant sa complexité propre, ce que les gens
du sérail appellent « l’en-secret » (le fait que tout ne soit pas visible).

Cette complexité agrège plusieurs signes : l’espace-temps de la marionnette (ce qui est vu par le public) et ce que Blaise nomme de façon
éloquente « la danse-enclose » (l’espace et l’usage qui en est fait par
les manipulateurs). Ces différents éléments doivent être agencés pour créer un « effet paratonnerre » : offrir la possibilité de rencontres entre les gens autour de conversations qui dépasseront le sujet du spectacle. Telle est la particularité du Théâtre sans toit : une ambition servie à
la fois par une démarche artisanale et par une réflexion sur la matière à partir de laquelle travaillent les « faiseurs » du spectacle.
Depuis trente ans, la compagnie aborde particulièrement deux thématiques qu’elle investit de multiples manières : la nudité – comme marqueur social et psychologique – et le temps : ce qui le fait sentir
et ressentir, ce qui le fait exister et peser – comme dans sa dernière création, Cailloux. En ce qui concerne la nudité, entendue comme métaphore sociale, la chose est connue, même si comprendre son traitement nécessite d’aller voir ses spectacles. La question du temps mérite que l’on s’y arrête. Pierre Blaise considère que le temps accepté par le spectateur est court pour deux raisons : la marionnette ne l’illusionne jamais (il consent à l’être) et, l’accent étant mis sur le discours, cela nécessite une attention de plus en plus difficile à tenir dans
la société du zapping. La marionnette réagit à cela en empruntant à
la séduction imagée, plus que ne le fait le théâtre. Ne risque-t-elle pas de perdre sur le terrain de la sensibilité en acceptant le jeu imposé
par la société de l’image ? De la question du temps naît une série d’interrogations qui mettent l’artiste en prise directe avec cette réalité.

Pour y répondre, Le Théâtre sans toit n’utilise pas d’objets modernes (ceux « déjà vus à la télé ») « pour éviter d’être piégés ou enfermés
par leurs connotations des usages sociaux ». Ce choix est d’autant plus affirmé que « le travers de trop de marionnettistes consiste à succomber au règne de l’image »

LE HUIS-CLOS DE LA FRANCOPHONIE (KOFFI KWAHULÉ)

Sa position d’auteur en exil lui apporte un point de vue différent sur l’Afrique et l’Occident. Au fantasme d’une Afrique immuable, Koffi Kwahulé oppose une vision du continent dans sa pluralité, son hybridité culturelle. Il déplace l’idée que l’on se fait communément du théâtre africain vers un théâtre qui dépasse la thématique de son pays pour devenir un espace de partage avec tous les autres.

Cassandre  : Comment votre écriture a-
t-elle évolué sur le plan esthétique ?

Koffi Kwahulé : Mes premières pièces, comme Le Grand Serpent, étaient très influencées par le cinéma, peut-être parce que j’étais frustré de n’avoir pu en faire. Bintou marque la transition entre cette écriture « cinématographique » et une écriture vraiment théâtrale. Dans ces premières pièces, la question de l’identité était posée d’un point de vue africain, noir. Le changement s’est produit avec ma rencontre du jazz. J’ai essayé d’introduire cela dans mon écriture. Mon point de vue s’est déplacé d’une conscience africaine, au sens premier, vers une conscience diasporique dans la façon de penser le monde et d’écrire le théâtre.
Je devais l’écrire avec cette béance qui sous-tend et structure cette conscience diasporique. Cette faille entre ce que l’on est devenu et là d’où l’on vient : on n’est plus d’où l’on vient et on n’est pas ce que l’on devient.
Cet « entre » devient une sorte d’absolu. Comment affirmer un absolu qui est manque et absence, cet « entre-deux » que l’on essaye d’habitude d’éviter en régressant dans la
nostalgie ou en se projetant dans le futur ?
Cet entre-deux est inquiétant et stimulant. Tout est à reconstruire. C’est à partir de là que je tente de bâtir un autre type de théâtre qui me ressemble, qui ressemble à toute personne saisie par cette conscience d’appartenir à une diaspora.
La structure de Babyface ressemble à celle de ma pièce Misterioso 119 qui joue sur la parole donnée, sur la façon dont elle se pose. Dans Misterioso 119, il y a plusieurs voix, chacun pose sa parole. Rien ne dit au lecteur quel est le chemin à suivre. Plusieurs versions du même événement se contredisent… Je suis arrivé au point où il n’y a non plus une vérité mais des vérités.

Vous refusez d’endosser cette identité
africaine telle qu’elle est perçue en France, comme vous refusez le statut d’écrivain francophone…

J’essaie de lutter contre deux concepts : l’africanité et la francophonie. C’est en cela que mon théâtre est politique.
Lorsque je suis arrivé en France, j’entendais dire que mes pièces n’étaient pas africaines. Ce qui signifie, implicitement, qu’ici on sait ce qui est africain, alors que moi qui suis Africain je ne le sais pas. Or, l’Africain n’est pas une chose donnée. Comme tout être humain, il change, il est en devenir. Pour beaucoup de gens, l’Afrique représente le passé de l’humanité, un espace de récréation où ils vont quand le monde les ennuie.
On est habitué en France à ce que le théâtre africain amuse, divertisse. Alors, on est choqué lorsqu’un Africain propose
un théâtre qui met en crise non seulement
ses congénères mais aussi les Français, les Japonais, etc. et s’arroge le droit de porter
un regard sur le monde, regard dont les Européens ont toujours cru détenir l’exclusivité. C’est un affront. On préfère que les Africains fassent ce à quoi ils sont destinés. En France, c’est une idéologie. L’intégration des différents groupes – asiatiques, arabes, africains – reproduit le schéma colonial.
En me déplaçant de l’endroit qui m’est assigné, je contrains celui qui est en face à se déplacer. Or, la France n’a pas envie de se déplacer par rapport à l’Afrique. L’Afrique doit rester à sa place.

S’agit-il du même jeu en ce qui concerne la francophonie ?
On remarque que les auteurs français
ne se disent pas francophones… Pourtant, la responsabilité ontologique de la francophonie revient d’abord à la France. La langue francophone ne serait-elle pas une langue
de seconde zone ?

C’est avec cela qu’on piège les créateurs africains. Pour se protéger elle-même, la France peut dépenser beaucoup d’argent pour l’autre, pourvu qu’il reste à sa place. Il y a l’idée d’une culture française, je dirais même blanche : les autres doivent être maintenus dans le créneau francophone.
Ce qui détermine les auteurs francophones, c’est non pas tant la langue que
l’espace politique auquel ils sont censés appartenir. Il faut faire la différence entre
la francophonie blanche et celle de couleur. La couleur est importante en France. Même si cela n’est pas exhibé, c’est dans les faits, dans la structure mentale. On voit dans la rue des Asiatiques, des Noirs, mais dès que l’on ouvre la télévision, on a l’impression que l’on n’est plus dans la même société. C’est un racisme intégré, « naturel », plus grave car beaucoup plus difficile à démanteler.

On parle de violence au sujet de votre théâtre. De quelle violence parle-t-on ?

Essentiellement la violence faite au corps, physique, concrète. Peut-être parce que je suis noir et que les Noirs historiquement ont davantage connu cette violence que la violence mentale.
Seul le théâtre où existe la présence physique, concrète, peut montrer la violence. L’image télévisée la fictionalise et la banalise. Pour moi, montrer la violence, la mort, c’est montrer la chair dans sa souffrance, dans sa putréfaction.
Probablement parce que j’ai connu un autre rapport à la mort que celui qu’entretient l’Occident, où la mort est évacuée, j’essaie de montrer cet irreprésentable.

Jusqu’où le théâtre peut-il aller dans la représentation de la violence ?

Représenter la violence de façon réaliste, comme le fait la télévision, n’apporte rien au théâtre. Il doit la montrer de façon insidieuse, si bien que la situation mette en branle l’imaginaire du spectateur. Le théâtre n’est pas un cirque où l’on exhibe les vrais fauves, c’est un espace de convention où l’on exhume ce qui est enfoui.
La violence que l’on sent mais que l’on ne voit pas est beaucoup plus impressionnante. On veut qu’au théâtre la violence soit raisonnée, identifiée. Moi, je pense au contraire que c’est au spectateur d’en chercher les raisons, d’en imaginer les conséquences. Le théâtre est fait pour l’entraîner dans ces zones obscures, incompréhensibles.
La tendance générale est de demander
au pouvoir, à la science, des solutions,
des réponses aux questions… la sécurité.
Cet esprit petit-bourgeois dont parle Roland Barthes s’exprime dans le besoin des gens
de rentabiliser les choses, de savoir comment se comporter, d’être rassuré, de retrouver au théâtre, comme dans les feuilletons américains, des solutions à leurs problèmes

Éditorial

« Amour-haine »

Les marionnettes, si on peut les haïr, c’est qu’on peut les aimer follement, qu’on les aime profondément. Lorsqu’on a compris qui était vraiment Guignol le révolté de la Croix-Rousse, et qu’on le voit finir sa vie dans les squares, réduit à une pauvre animation avec dialogues enregistrés pour enfants désœuvrés. Lorsqu’on rencontre au musée son fier cousin méditerranéen du théâtre d’ombres Karagheuz qui depuis des siècles lutte bravement contre les puissants.

Lorsqu’on se souvient avoir vu défiler les grandes poupées poétiques et militantes du Bread and Puppet de Peter Schuman dans les avenues des villes américaines, au temps de la guerre au Viêt-nam.

On ne va pas ici expliquer en quoi la connaissance de l’art de la marionnette est indispensable à notre compréhension de ce qu’est vraiment le théâtre. Il suffit
de lire les passionnants ouvrages de Didier Plassard L’Acteur en effigie et Les Mains de lumière1 pour comprendre à quel point le théâtre a régulièrement besoin de retrouver son fonctionnement le plus intime en retournant à cette source vive.

L’œuvre de Tadeusz Kantor en est la preuve fulgurante : lorsqu’on retourne à la source indistincte où les objets et les êtres vivent ensemble dans le monde de l’ima-ginaire, il y a, dans cette rencontre entre l’acteur,
le peintre et l’objet, quelque chose qui va beaucoup
plus loin que le simple processus théâtral.
Une forme contemporaine qui retrouve la puissance
de très anciens rituels, qui traverse simultanément notre être à différents niveaux : l’esprit, les sens,
la mémoire, l’intime et le collectif.

La marionnette, lorsqu’elle échappe aux réductions qu’on veut lui faire subir, lorsqu’elle résiste victorieusement à l’infantilisation et à l’esthétisation, reste
la preuve, le témoin vivant des deux sources essentielles du théâtre, spirituelle et politique. Ilka Schönbein que j’ai connue dans la rue terrifiant magnifiquement les enfants avec des histoires de mort et de naissance montre ça aujourd’hui.

Pour comprendre à quel point cet art répond d’un fonctionnement archaïque de l’esprit humain, qui, pour échanger avec l’autre, s’invente, comme le font toujours les enfants, des truchements sur lesquels il projette, auxquels il confie des fantasmes sur quoi il peut alors agir, il suffit de relire Donald W. Winnicott2.

Comme l’a écrit Artaud, c’est l’une des sources les plus importantes du théâtre et par conséquent l’un des outils de sa réinvention. Et cet art se réinvente, par exemple (notable) avec l’incroyable travail du grand Neville Tranter qui joue actuellement Schicklgruber, une pièce sur Adolf Hitler. Il se réinvente dans la rue avec Germain Lenain, cousin de Guignol et de Karagheuz inventé par Les Mille et une vies, qui parle aux enfants et aux autres de politique et de mondialisation dans les squares et les cités du Nord.

Il se réinvente avec Ches Panses vertes (que nous évoquerons dans le prochain numéro de Cassandre), la troupe de Sylvie Baillon, qui, en partant d’une tradition picarde, renouvelle le genre pour parler d’hier, d’aujourd’hui et de demain en n’évitant aucune difficulté,
en traversant sans cesse la frontière qui sépare l’acteur et l’objet. Il se réinvente depuis longtemps et en
permanence avec le travail de Jean-Pierre Lescot3,
de François Lazaro, avec celui de Pierre Blaise et
du Théâtre sans toit.
La marionnette se réinvente aussi avec des hurluberlus de génie comme Burattini, qui bouscule et enchante
les gamins de villes entières en bricolant des mythologies grandeur nature, ou en faisant déraper en direct
le Guignol conventionnel des squares jusqu’à la provocation la plus hilarante. Lequel, d’une tout autre façon,
retrouve la virulence du Guignol de la Croix-Rousse
sur les écrans désormais numériques.

C’est pourquoi, en une période où il faut tout faire pour que la vie politique de notre pays ne fasse pas de nous les marionnettes des puissants, nous avons décidé,
au fil de conversations passionnées avec notre ami Christian Chabaud, de leur consacrer un numéro de Cassandre. C’est la moindre des choses.

Nicolas Roméas

1. Didier Plassard, L’Acteur en effigie : figures de l’homme artificiel dans le théâtre des avant-gardes historiques, Charleville-Mézières, éditions de l’Institut international de la marionnette/Lausanne, L’Âge d’homme, 1992.
Didier Plassard (dir.), Les Mains de lumière : anthologie des écrits sur les arts de la marionnette, Charleville-Mézières, éditions de l’Institut international de la marionnette, 1996.
2. Donald W. Winnicott, De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969.
3. Compagnie des Phosphènes – 9, rue Pasteur 94120 Fontenay-sous-Bois.