Pour la petite histoire
La légende raconte que Laurent Mourguet, canut au chômage, décida, pour gagner sa vie, de se faire arracheur de dents – nul diplôme n’était alors exigé pour exercer ce métier – et de vendre ensuite, très cher, des remèdes pour soulager les douleurs. Pour attirer les chalands, il installe à côté de son fauteuil un petit théâtre où
il manipule la marionnette à gaine, le burattino italien, et présente des classiques de la commedia dell’arte. Quelques années plus tard,
il abandonne les dents pour se consacrer uniquement à son art. Lambert Grégoire Ladré, plus connu sous le nom de père Thomas,
le rejoint alors. Les deux compères rencontrent ensemble un franc succès auprès d’un large public, tant populaire que bourgeois. Le père Thomas, célèbre à Lyon pour ses talents d’amuseur public, se tient debout devant le castelet, joue du violon, improvise des chansons
et dialogue avec les marionnettes. Malheureusement, son amour immodéré du beaujolais entrave la relation entre les deux hommes, qui finissent par se séparer. Cette rupture laisse un grand vide.
Qu’à cela ne tienne ! Laurent Mourguet sculpte une marionnette à
l’effigie du père Thomas. Ainsi naquit Gnafron, personnage rustre, bavard et obsédé par la bouteille. Plus tard, Mourguet invente
un second personnage : Guignol, son porte-parole. Bien que contestée, la date de naissance officielle de la marionnette remonterait à 1808. Sculptée à son image, celle-ci parle aux gens de ce qui les concerne directement : leur vie, leurs problèmes, leurs métiers… Mourguet se produit à Lyon et dans les vogues4 des villages alentour. Pour l’assister, il embauche les membres de sa famille. La dynastie Mourguet tiendra d’ailleurs les rênes du Théâtre Le Guignol jusqu’en 1991 !
Dans les années 1830, Guignol s’installe dans les cafés-théâtres lyonnais et va y connaître son heure de gloire. Le public, populaire,
se compose majoritairement de canuts et de journaliers qui, le soir, viennent à guignol pour se tenir informés de l’actualité. La marionnette, protestataire, porte leurs aspirations et leurs espérances, ce qui ne manqua pas d’agacer l’administration du second Empire. Sans toutefois les interdire officiellement, les sbires de Napoléon III firent
en sorte d’empêcher l’ouverture de nouveaux cafés-théâtres présentant des pièces « à la Guignol » et imposèrent des règles d’horaires et de sécurité très strictes. Parallèlement, Guignol s’est déplacé et s’est taillé une réputation enviable, à travers la France et à l’étranger. Alors même qu’il est surveillé comme de l’huile sur le feu à Lyon, il est
présenté aux Tuileries devant le Tout-Paris ! Ce Guignol, cependant,
est bien loin du Guignol populaire lyonnais. Il ne défend plus les canuts – les bourgeois s’en moquent ! – et perd son parler lyonnais.
À la fin du XIXe siècle, la clientèle populaire lyonnaise délaisse peu
à peu le théâtre de Guignol pour être remplacée par des bourgeois curieux et des intellectuels. C’est à ce moment précis que des journalistes, désireux de redorer le blason de leur ville, comprennent le rôle que la marionnette peut jouer pour son rayonnement. Guignol devient symbole et, de fait, se fige. On en vient peu à peu à oublier son rôle social et on le cantonne à l’amusement