Par Valérie de Saint-Do
Malgré l’heure matinale, chacun avait brillé par sa ponctualité ; la réunion de l’Agence centrale de l’intelligence-Créativité, économie, tourisme de la région Île-de-France allait pouvoir débuter.
David Lydeker, directeur exécutif de l’Agence, jeta un regard circulaire sur l’assemblée. Comme l’avait voulu le gouvernement, l’agence régionale, substituée à la défunte Drac selon les directives du programme « Martel en tête » pour l’ajustement structurel des effectifs du ministère de la Culture, était représentative de la société civile. La Chambre régionale des forces vives de la nation avait délégué les trois conseillers du team managérial : Kevin Tronchet (directeur des ressources humaines), Steven Binet (chief executive en développement local accéléré) et Georges W. Hamadi (designer en attractivité des territoires, intégré au titre de la diversité culturelle, même s’il avait francisé son prénom). Ils côtoyaient à l’Agence le team « échantillon social représentatif » : une ménagère de moins 50 ans, Lolita Carré, deux retraitées bénévoles du Programme basique d’éducation artistique, Suzanne Dolto et Jennifer Fontenay, et une déléguée de la Direction de la compassion envers les plus pauvres (DCEPP), Blandine Saint-Sulpice, pour le secteur social.
En ce qui concernait le team créatif, le choix s’était avéré plus délicat. Après plusieurs tours de table entre les élus et les managers, le choix s’était arrêté sur Blanche Hermine, curator général du Centre d’art et de publicité, Anna Ouiton, créatrice de Théâtre entrepreneurial, et Jacques Guésala, concept executive de la société d’économie mixte « Le patrimoine, c’est l’avenir ».
Ils avaient du pain sur la planche, comme en témoignait la hauteur de la pile de dossiers affleurant presque le niveau de la calvitie du directeur exécutif. Un examen attentif révélait toutefois un effet d’illusion. L’altitude de paperasses devait plus à l’épaisseur de chaque dossier qu’à leur nombre. Le concept de tri sélectif appliqué à l’ensemble des projets culturels s’était révélé redoutablement efficace ; l’obligation afférente de soumettre chaque projet au contrôle strict d’un cabinet d’audit – chargé d’en vérifier la viabilité économique, l’impact médiatique, les retombées touristiques et la valeur ajoutée buzz – opérait une sélection darwinienne, éliminant les parasites budgétivores relatifs aux projets dont le brouillon se maquillait sous le concept d’« artistique ». La génération émergente des jeunes « précaires et créatifs » alliait des concepts novateurs à un fort réalisme économique, fossilisant les saltimbanques du passé, ces dinosaures qui prétendaient partager la culture avec le peuple sans cibles socioprofessionnelles et confondaient Youtube avec un groupe de rock irlandais. On les renvoyait fissa aux maisons de retraite, que leurs cotisations d’intermittents ne leur permettaient d’ailleurs pas de s’offrir.