Le lieu de l’échange. Transquinquennal/Dito Dito

Entretien avec Stéphane Olivier, Pierre Sartenaer de Transquinquennal
et Willy Thomas et Mieke Verdin de Dito Dito

Propos recueillis par Nicolas Bersihand

Dito’Dito et Transquinquennal imposent, au rythme de leurs spectacles, une plate-forme commune d’expression et de jeu aux communautés francophones et flamandes. Le fait est rare, tant la culture est politisée et les fonds publics pour la création artistique régis par des principes communautaristes. Objets chroniques d’incompréhension par les chantres de ces principes, d’exclusion par la profession et d’adhésion du public si l’on en croit le succès qui les entoure, ces deux compagnies ont pour socle d’entente une même conception du théâtre, une même façon d’exploiter les richesses du cosmopolitisme bruxellois et un même désir de mettre à mal les idéologies communautaires et nationalistes par l’éloge de l’impureté. Les deux compagnies, distinctes juridiquement et artistiquement autonomes l’une de l’autre, en sont à leur quatrième spectacle.

Cassandre : Le théâtre, comparé aux autres arts de la scène, est dérangeant parce qu’il fait appel à la parole et donc aux différences de langue et de communauté, sujet si criant et présent à Bruxelles. Est-il facteur de dissidence ?

Stéphane Olivier : Toutes les formes d’arts scéniques sont communautarisées. C’est plus évident pour le théâtre et le cinéma parce que la langue intervient. Pour la danse et la musique, pendant très longtemps, il n’y a pas eu d’accord sur le plan culturel entre la Région Flandre et la Région
Wallonie alors qu’il y en avait entre la région wallonne et la France, entre la région Flandre et la France… Malgré tout, la langue représente un enjeu politique qui cristallise les positions communautaires. Cette situation s’explique par l’histoire de la Belgique : Bruxelles a toujours été un terrain de jeu et d’enjeux pour les hommes politiques francophones ou flamands. Les revendications de ces deux communautés sont pleines de rancœurs de l’histoire. Derrière la question de la langue, se profile celle, plus pernicieuse, du territoire.

La langue et la culture sont un moyen d’affirmation, de démonstration de sa propre identité ?

S.O. : Du côté francophone, on peut, sans crainte de représailles politiques, affirmer qu’il n’y a pas de politique culturelle depuis 50 ans. Par exemple, dans le nouveau gouvernement, composé d’une coalition du parti libéral, parti socialiste et les écolos, il y a une faille idéologique au niveau de la culture, partagée entre trois ou quatre ministères. Les gouvernements se succèdent et nous, artistes, conservons deux interlocuteurs, représentants des deux communautés. Cette vacuité de la politique culturelle est l’expression d’un désaccord structurel qu’aucun gouvernement n’est parvenu à rompre et fait le jeu de certains acteurs culturels. Le succès des frères Dardenne a entraîné une réaction du politique qui a lancé des actions concrètes dans le cadre du cinéma, au détriment des autres arts. Pour le théâtre, les actions sont très éparpillées, sans aucune vision politique de la culture. Cela fait 11 ans que nous bénéficions de l’aide au projet. Les conditions réglementaires, administratives et politiques, font qu’on ne peut pas présenter deux projets par an : il faut attendre qu’un projet soit clôturé pour en lancer un autre. Dans le cadre de notre collaboration avec Dito’Dito, ça nous empêche de prendre notre part à la dépense budgétaire : ils l’assument complètement.

Pierre Saertener :
Du coté francophone, l’idée que la culture serait liée à l’identité communautaire perd de sa consistance au profit d’une notion plus dangereuse, celle de la nation. Et le nom même du Théâtre national de la Communauté française pose à sa façon des questions houleuses.

S.O. : La question de l’identité culturelle est ici problématique. Comme il n’y a jamais eu de politique culturelle cohérente, nous n’avons pas de repères. Plus fondamentalement, les deux communautés ont nourri un provincialisme à l’égard de la France et des Pays-Bas, ce qui pose d’autres questions. Est-on français ? La culture ne cesse de manifester les différences d’une même communauté. Nous rattacher à la tradition, à la langue et à l’identité française a aussi peu de sens que d’assimiler les Basques aux Français. Les différences subsistent, ce qui rend délicate la question de l’identité de la communauté francophone.
Doit-on considérer, comme certains politiques, que la culture wallonne ne serait que le théâtre wallon en dialecte wallon ? Il y a une incompréhension complète entre ce que pensent les politiques et ce que désirent les artistes : on marche côte à côte sans jamais se rencontrer.

Mieke Verdin : Ce désir d’être rattaché culturellement aux Pays-Bas, existe dans la communauté flamande, mais il est moins fort : les Pays-Bas sont un petit pays et le néerlandais n’est pas une langue internationale. Plusieurs changements ont modifié le paysage culturel flamand dans les années 70 : une libération d’un héritage venu des Pays-Bas, la vague flamande qui a eu beaucoup de succès aux Pays-Bas et une structuration des lieux de diffusion et des sources de production. Cela nous permet de travailler dans des conditions plus stables.

S.O. : Les deux communautés sont différentes et profondément semblables : nous, les francophones, sommes culturellement opprimés par la France et avons été les oppresseurs de la culture flamande. Si on oublie les questions de langue, de moyens de financement et d’histoire, notre position est semblable, ce qui explique ce rapprochement.


Cette situation d’oppression partagée crée-t-elle un espace de collaboration artistique ?

Willy Thomas : Oui, nous avons ce désir commun de ne pas rester cloisonnés dans ce fonctionnement communautaire. On veut fonctionner dans l’autonomie par rapport aux politiques bruxellois. En revanche, la ville nous impose des réalités humaines qui sont le matériau même de nos pièces et de notre collaboration artistique. Nous sommes capables de jouer en français et en néerlandais : l’accent, les intonations déformées, les mots mal prononcés sont des réalités de Bruxelles que nous plaçons au centre de notre travail. On essaie de construire des situations qui sont des paysages mentaux sur l’impureté, l’imperfection, la non-appartenance stricte à un groupe humain. Cette recherche d’autonomie se voit dans la façon dont on travaille : on refuse la dictature et le pouvoir du metteur en scène, le travail est collectif, nous réfléchissons et concevons la pièce ensemble, des éclairages à la dramaturgie. Jusqu’au bout, tout peut être remis en question, même pendant les représentations.

On s’affranchit de la tradition théâtrale française : personne n’impose sa lecture du texte, dont la mise en scène n’est que l’actualisation. Nous refusons l’héritage de cette « pyramide » qui voit le metteur en scène dispenser ses ordres pour matérialiser sa vision du texte. C’est la confrontation et l’échange de nos lectures du texte qui donnent une originalité à notre travail, même si l’on n’aboutit jamais à un accord parfait. C’est un travail de doute offert aux autres, sur le plateau.