Entretien avec Armand Delcampe, fondateur de l’atelier théâtre de Louvain-la-Neuve.
Propos recueillis par Irène Sadowska Guillon
L’aventure de l’Atelier théâtre Jean-Vilar, installé depuis 1975 à Louvain-la-Neuve (Brabant – Wallonie), porté par la personnalité de son fondateur Armand Delcampe, remonte à la création du Théâtre Universitaire de Louvain en 1961, par le professeur Raymond Pouilliart et Armand Delcampe. Celui-ci sera un lieu de création, d’accueil et de rayonnement des spectacles tournés en Belgique et à l’étranger. En désignant son successeur à la tête de l’Atelier théâtre Jean-Vilar, Armand Delcampe (1) transmet à Philippe Sireuil un outil riche d’histoire et de possibilités (2).
Cassandre : Vous avez cherché dès le départ à relier la pratique scénique, la création à la formation et à la réflexion sur le théâtre. En quoi cette démarche vous semble-t-elle essentielle ?
Armand Delcampe : J’ai une double formation universitaire et théâtrale. Durant mes études de droit, de philosophie et de lettres, je travaillais déjà comme acteur et assistant de mise en scène avec un théâtre professionnel. Lorsque j’ai refondé le Théâtre Universitaire, j’y ai travaillé avec des metteurs en scène et des enseignants de ce qui deviendra l’Institut des Arts de Diffusion (IAD). Cette alliance de la pratique et de la recherche allait de soi. En voyageant dans divers pays européens, j’ai constaté aussi bien du côté latin que germanique, une dichotomie totale entre la science et la pratique théâtrale, excepté en Angleterre où, comme aux USA et au Canada, il y a une tradition de synthèse de l’esprit et du corps et des liens étroits entre le Drama Departement de l’Université et les écoles de théâtre.
À la fin de mes études, quand le recteur m’a proposé de poursuivre à l’Université mon travail théâtral, j’ai accepté à condition de pouvoir y fonder un centre de recherche et d’enseignement théorique interdisciplinaire, relié à une école de formation d’acteurs et à un atelier pratique de création théâtrale. Je tenais à ce que cet enseignement inclue l’architecture, l’histoire de l’art, l’anthropologie, la sociologie, la psychologie, la philosophie et l’explication des textes. Ce projet a pris toute son ampleur en 1975 lorsque, ayant déménagé à Louvain-la-Neuve, nous rejoindrons l’IAD. J’ai invité Jean Duvignaud, Jan Kott, Bernard Dort, Antoine Vitez, à donner des cours… Je pense aujourd’hui que je n’ai pas réussi la fusion entre la théorie et la pratique. Peut-être cette dichotomie est-elle insurmontable dans nos pays latins.
En intitulant votre théâtre l’Atelier théâtre Jean-Villar, en souvenir de l’Atelier de Charles Dullin et du TNP, vous affichez votre filiation et une démarche qui se réclame de la tradition du théâtre populaire…
Vilar disait « le public se crée comme un poème dramatique ». Sa grande idée était d’introduire la relation au public comme une donnée de la recherche sur le plateau. La dialectique de cette démarche consistait à travailler énormément pour rendre avec simplicité des choses complexes.
Un chef de troupe doit être documenté, nourri du répertoire ancien et moderne et de la pensée théorique. Mais le résultat de son travail ne doit exposer ni sa méthode ni ses lectures. Monter une œuvre, c’est la nourrir de son savoir en gardant les questions ouvertes sur le texte, c’est partager l’art maïeutique, l’interrogation, ce que dit aussi Brecht. Plus tard on a trouvé cela trop simple. Il fallait avoir l’air complexe. Encombrer les acteurs et le public des fruits de ses lectures et citer au moins quatre pensées de Lévi-Strauss, de Lacan, de Goldman, pour monter Racine, c’est confondre la pratique du plateau avec l’apparat critique.
Vous dénoncez l’idée qui oppose le théâtre intellectuel destiné aux happy few au théâtre populaire. Qu’entendez-vous aujourd’hui par « populaire » ?
Le concept est à la fois ambigu et pratique. L’art populaire du théâtre c’est un pléonasme. Quand on cite la formule du Siècle d’Or « le théâtre c’est le tréteau, l’acteur et une passion », on oublie que le théâtre n’existe pas sans que le spectateur y participe. Évidemment il ne suffit pas d’avoir des spectateurs pour qu’existe un art du théâtre digne de ce nom, pas plus que de faire une machine cybernétique d’émission de signes raffinés pour personne.
Il n’y a pas plus de théâtre populaire au sens de la pratique qu’il n’y a de mathématiques populaires ou de chirurgie populaire. Il n’y a qu’un théâtre qui présente et communique au plus grand nombre des œuvres de la façon la plus intelligente et la plus sensible.
La formule de Vitez, à qui on opposait Vilar, était une provocation historique. Pour ma part je préfère la notion de « théâtre populaire de recherche ». Cela ne me fait pas peur quand un spectacle divise le public. Je ne crois pas à la dictature éclairée de la création théâtrale, mais je pense qu’il faut observer et analyser les réactions du public et se dire avec modestie que même si nous estimons qu’il se trompe, il a raison de nous.
1. Armand Delcampe restera encore à ses côtés pendant cinq ans, jusqu’à la fin de la convention qu’il a signée avec la Communauté française de Belgique, se consacrant à la mise en scène et à la direction du Festival de Spa dont il a la charge depuis 1999.
2. Pour la 26e saison 2000 / 2001 de l’Atelier théâtre Jean-Vilar : 12 spectacles, créations et reprises, dont quatre accueils. Une saison de transition : une salle de 600 places au centre de Louvain-la-Neuve, un Petit Théâtre de 130 places dans l’ancienne ferme de Blocry et à partir de 2001 d’une troisième salle de 1 200 places (Aula Magna de l’Université).