Forêts urbaines, jungle des villes

Entretien avec Patrick Bouchain

Propos recueillis par Valérie de Saint-Do

Architecte – entre autres – du Fort de Zingaro à Aubervilliers et de la Cabane de La Volière Dromesko, Patrick Boucahin est l’un des acteurs de La Forêt des délaissés (1). Avec le paysagiste Gilles Clément et Vincent Renard, économiste et urbaniste, il a mis en scène plusieurs projets de reconquête du territoire urbain par la nature… qui, laissée à elle-même, retourne à son état naturel : la forêt. Là ou Alphonse Allais suggérait de construire les villes à la campgne, ils proposent de laisser repousser la nature dans la ville et l’espace périurbain.

Au-delà de l’esthétique et du désir de verdure du citadin, le travail de La forêt des délaissés(1) pose la question du clivage urbain/rural, de la relation au paysage, de l’inscription de l’habitat humain dans le territoire… Il permet un échange entre professions qui dialoguent peu entre elles : architectes, paysagistes, artistes. Leur exploration de la notion de « délaissé », applicable à des friches comme à des constructions ou des populations, affirme qu’il est urgent d’inventer d’autres modes d’occupation du territoire que ceux inscrits dans notre histoire par la ville, la banlieue et la ruralité.
Ce travail a trouvé son point d’intersection avec les préoccupations d’artistes demandeurs de lieux : Roger des Prés et la Ferme du Bonheur à Nanterre figurent dans l’exposition, comme exemple d’occupation artistique sauvage d’un « délaissé » des Hauts-de-Seine…


Cassandre : Votre parcours d’architecte vous a conduit à vous intéresser à des lieux de pratique artistique qui ne sont pas toujours institutionnels.

Patrick Bouchain : Ce qui m’intéresse, c’est de résoudre un problème, de répondre par l’architecture à la question posée, d’être au plus près de la construction nécessaire à l’activité. C’est probablement dans le théâtre que le programme est le mieux exprimé : il y a des règles. On construit pour quelqu’un qui sait ce qu’il va faire du bâtiment. Je suis attiré par toutes les formes d’expression théâtrale : cirque, théâtre équestre, cabaret ou théâtre, créés dans des lieux et par des acteurs un peu à la marge. C’est là qu’il y a le moins d’argent, et le plus d’initiatives.

J’aide ces jeunes compagnies ou directeurs de théâtre à réaliser leur espace, ou à mettre en place la structure qui permettra l’activité. Souvent, je nie la profession à laquelle j’appartiens : j’aide ces troupes pour qu’elles réalisent elles-même le bâtiment qui leur convient. Je supprime la place de l’architecte, et celle de l’entrepreneur.

Je reviens à la grande époque à laquelle l’utilisateur était le commanditaire d’un édifice religieux, princier, ou d’un édifice de jeux, et devenait acteur dans la réalisation. Il choisissait les artisans et les architectes. Aujourd’hui, il y a une très grande perte entre commande et réalisation. Ces artistes savent ce qu’ils veulent : il faut donc raccourcir la commande et la rendre la plus percutante possible. C’est ce que je préfère dans l’architecture.

Vous avez choisi pour cette exposition le titre : La Forêt des délaissés. Aujourd’hui, de nombreux artistes ou acteurs culturels, qui se refusent à cloisonner les disciplines en théâtre, arts plastiques, etc., choisissent d’investir des « délaissés » du patrimoine industriel ou militaire : ancienne usine, mine, voire caserne… Quel est le regard de l’architecte sur ces lieux, et quelle peut y être son intervention ?

Les artistes ont joué un rôle fondamental dans la reconnaissance du patrimoine. Nombre de bâtiments ou d’usines auraient été détruits s’ils n’avaient été squattés par des gens de culture. Ce sont des intellectuels qui ont fait regarder autrement des bâtiments, qui ont su s’approprier des lieux abandonnés par le travail, l’économie, ou l’agriculture. Des lieux non programmés, faits pour d’autres activités, et que les créateurs repèrent comme correspondant à leurs besoins.
Pour les occuper, ils n’ont donc pas besoin d’architectes. Mais parfois ces lieux sont non-conformes, sur le plan de la sécurité, de l’acoustique, de la température, de la lumière. Si ces travaux ne sont pas confiés à un architecte, on risque d’appauvrir les lieux : ils perdent leur âme et ne sont plus que des espaces mis aux normes, dont les artistes ne veulent plus.

Le rôle de l’architecte, – que beaucoup de professionnels refusent parce qu’il est modeste, non-lisible – c’est l’accompagnement de l’artiste ou de
l’occupant du lieu afin que la mise aux normes préserve la magie des débuts de l’occupation.
Aujourd’hui, je m’intéresse plus aux terrains qu’aux bâtiments. Les artistes ont aussi besoin d’espaces à construire. On ne peut pas n’utiliser que des bâtiments existants. Dans la ville, il existe un nombre important de terrains non-rentables, laissés pour compte, que personne n’ose prendre.

Ce qu’on voit chez Roger des Prés (2) en est une illustration : des parcelles abandonnées peuvent convenir à une activité. Une parcelle porteuse d’activité entre dans l’équilibre général des pleins et des vides, plutôt que de devenir le no-man’s land contradictoire qui détruit, annihile, appauvrit la ville. C’est l’enrichissement d’un terrain en contrepoint des autres : un lieu libre,
non-programmé, qui existe parce que l’autre, trop programmé, doit exister aussi. Il faut révéler ces lieux.

Vous parlez d’une manière de faire exister ces « vides » : l’occupation par une activité artistique. L’exposition La Forêt des délaissés insiste sur ce grignotage progressif des frontières entre villes, périurbain, campagnes, et sur un retour d’une forme de vie végétale et animale dans ces espaces…

Le modèle de la ville française existe depuis le Moyen âge. Elle a son cœur, qui s’implante dans certains endroits comme lieu d’échange, de pouvoir, et se développe d’une manière radioconcentrique. Depuis trente ou quarante ans, on assiste à un éclatement de cette ville. On a donc ce qu’on appelle la périphérie, la banlieue, construite très rapidement pour répondre aux besoins des gens venus de la campagne. Il y avait un tel afflux qu’il était impossible de tenir compte de l’histoire de la ville.

Aujourd’hui, plutôt que de raser, reconstruire et continuer l’expansion traditionnelle de la ville, mieux vaut s’interroger : puisque ce mitage 3 s’est accéléré, entre espaces construits et campagne, faut-il le considérer comme dramatique ? En photo aérienne, il ressemble à un bocage. Arrêtons de croire que dès qu’un espace est construit, le terrain voisin, non construit, ne peut pas supporter la nature ! L’homme s’est toujours installé au milieu de la nature, lorsqu’il était seul ! Ne peut-on décider que ce mitage est positif, et, plutôt que d’en faire un faux jardin, de faux squares, le laisser libre de reconquête naturelle ? Toutes les études s’appuyant sur le travail de Gilles Clément montre que si vous laissez une parcelle vide, elle est reconquise par la nature, qui connaît ses droits : l’oiseau, le rat, le ragondin, la graine, la plante qui prolifère… Petit à petit, on évolue vers un état proche de la forêt.

Contrairement à ce que croient souvent les élus, ces parcelles ne coûtent pas cher à être reconquises par la nature. Nous leur disons : « aidez à la reconquête », et pour que cette conquête ait une valeur sociale, laissons l’homme se mettre dans cette parcelle reconquise. Il ne faut pas avoir peur de laisser l’homme à côté de la nature. Peut-être vit-on une très grande mutation, où il y aura cohabitation entre nature et ville.

1. Lancée à l’instigation de la Caisse des Dépôts et Consignations, qui a fait cet été l’objet d’une exposition à l’Institut français d’architecture.

2. La Ferme du Bonheur à Nanterre.