Cassandre/Horschamp : En lisant votre ouvrage, ce qui m’a frappé, c’est la façon dont quelque chose que nous considérons comme fondamental dans la pratique artistique, le partage à partir du symbole, avait à voir avec cette question de l’hospitalité, de la rencontre des différences, et peut-être la manière de les sublimer, de les dépasser. Alors, je voulais savoir si vous pensez comme nous que la pratique de l’art est, ainsi que le disait Marcel Mauss, une affaire de don et de contre-don, c’est-à-dire le contraire de l’échange économique.
René Schérer : Oui, je suis tout à fait d’accord. L’art, l’échange artistique, le cosmopolitisme de l’art et l’hospitalité de l’art sont des données fondamentales. Et c’est peut-être là, précisément, que la notion de frontière, celle d’exclusion ou d’exclusif sont complètement inopportunes, totalement dépassées.
On a pu établir des frontières dans la circulation des personnes, dans le domaine des échanges au niveau du travail, du tourisme, mais on ne peut pas établir de séparation, de frontière au niveau de l’échange artistique.Qu’on le veuille ou non, il y a une « compénétration », et une invasion, si l’on peut dire, de ce qui séduit et de ce qui compte. Le meilleur exemple, c’est peut-être l’irruption, la vague déferlante de l’« art nègre » et du jazz au début du siècle dernier, qui a emporté tous les préjugés, qui a gouverné toutes les nations et qui même, à un certain moment, est arrivé à dominer les régimes les plus racistes et les plus atroces. Cette vague a réussi à pénétrer jusqu’à l’Allemagne nazie et la Russie stalinienne.
C’est certainement par l’art et par les échanges artistiques, que la mondialisation, la mondialisation réussie j’entends, celle qui correspond finalement à ce que tout le monde peut souhaiter, c’est-à-dire l’universalité de l’humanité, de sa maturité véritable. C’est par là que peut se réaliser cette « mondialisation » au sens positif du terme.
On peut envisager diverses formes d’échanges de ce que l’on peut définir comme l’« interculturel », c’est-à-dire des échanges qui, loin de porter uniquement sur le plan commercial, impliquent une réelle participation, une véritable acquisition réciproque des cultures. Il s’agit d’un problème majeur à l’époque actuelle.
Mais le combat est pourtant toujours vif entre deux conceptions, l’une qui serait matérialiste et l’autre, symbolique, y compris dans les exemples que vous avez pris, l’art nègre porté par Breton et les surréalistes, entre autres. Mais cela n’a pas permis néanmoins de s’intéresser en profondeur au mode de relation qui prévalait en Afrique. On a enfermé ces objets dans leur statut d’objet, si l’on peut dire, alors qu’ils étaient en vérité des vecteurs de relation, notamment par des rituels… En ce qui concerne le jazz, le combat a été extrêmement violent, les jazzmen, même les plus grands, ayant beaucoup souffert tout au long de leur vie. C’est donc, dans notre civilisation, un combat qui n’est jamais abouti ?
Absolument. Il y a cette ligne directrice, cetteorientation générale de ce que j’appelle le cosmopolitisme de la culture, l’absence de frontière dans le domaine culturel. Toutefois, chaque cas engendre un certain nombre de questions, à savoir de quelle façon une culture est reçue, intégrée, insérée, de quelle façon elle peut parfois justifier sinon des exclusions, tout du moins des mises à l’écart sur d’autres plans, par exemple le plan politique, et des hiérarchies dans le domaine à la fois culturel et social. À ce moment-là, ça devient du folklore regardé d’un point de vue touristique, exotique, comme ne relevant pas véritablement de l’art. Cela pose problème, incontestablement. Une question avait été soulevée à propos du musée qu quai Branly et de la transformation du musée de l’Homme en musée d’art – l’une des grandes idées de Chirac. Dans une certaine mesure, il avait raison, puisque son intention était de signifier que tout cela participe des arts plastiques… L’idée était de déplacer la présentation des œuvres africaines, océaniennes, etc. dans un musée consacré aux arts plastiques dans le monde. Cela a suscité la suspicion des ethnologues, parce que, précisément, il y a des cultures où n’existe pas la conception autonome de l’art qui s’est développée dans l’histoire de l’Occident. Dans ces cultures, de tels « objets artistiques » ne sont pas uniquement des objets de contemplation mais appartiennent aussi à la vie courante, ils participent à d’autres formes d’intégration à la vie, la religion, etc. C’est incontestablement une question fondamentale. Je pense qu’elle se pose également pour d’autres formes d’art, comme la musique ou le cinéma. Il y a un stade où cela finit par produire de purs objets de consommation. C’est une idée qui avait été développée par l’école de Francfort, par Adorno en particulier, autour de la culture de masse, de la culture de consommation. Cette notion de consommation culturelle a aussi été reprise par Pasolini. Il y a des allers-retours, je n’irais pas jusqu’à dire une dialectique, parce que « dialectique », cela implique une idée de résolution, une sorte de nécessité logique, mais il y a des allers-retours. Il existe, à un moment, un danger d’entrer dans le domaine de la consommation.